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Actualités des Associations

Association: ADMR Presqu'île de Bardouville

Durant la guerre, le village se préoccupe de survivre aux dures conditions de vie dues aux hostilités; peu de faits saillants marquent les mémoires ou les archives. Restent tout de même quelques pages de carnet rédigées par Mademoiselle ELOU qui, chassée avec sa famille de sa maison de Pont-Audemer par les Allemands, habite le château dès septembre 1940.

Le 18, les premiers officiers allemands demandent à être logés au château, d’autres reviendront le 6 octobre puis le 17, le 21, le lendemain encore, mais aucun d’eux ne restera; il n’y a ni eau, ni électricité, les chambres sont en cours de désinfection à cause d’enfants malades: «les Allemands sont très nombreux et un pays de deux cents habitants est trop misérable pour eux!»précise l’un des envahisseurs.
En mai 1941, il y eut bien cette histoire de mur séparant le cimetière du château qui s’est écroulé en partie. M. ELOU propriétaire du château demande une participation financière de la commune pour le remonter mais celle-ci estimant que seul le propriétaire du château est propriétaire du mur.
Au même moment, on s’inquiète de l’invasion de doryphores. Ms DUVAL, LEFEBVRE, GUILBERT, chargés de l’inspection des champs de pommes de terre décident que les enfants de l’école ramasseront les insectes un après-midi par semaine.
Mais reprenons les notes de Mlle Elou à propos des derniers jours d’août 1944 au château:
«Le jeudi 17, les bombardements sont proches tout le monde couche en bas où des murs de 1m50 d’épaisseur nous protègent. Le 19 à 8 heures Duclair est bombardé, quelques-uns de nos carreaux cassent. Le 23, la canonnade ne cesse pas, le front se rapproche, de tout côté on voit lafumée des bombardements. Cette nuit trois allemands ont couché ici, d’autres ont demandé une chambre mais ils sont repartis pour essayer de passer la Seine. Jeudi 24, il fait mauvais, vers 19 heures, gros passage d’allemands, certains s’arrêtent sous l’avenue des Tilleuls, ils y restent peu de temps, heureusement, ils pillent tout. Vendredi 25, on dit les Américains à Couronne, les Allemands font des radeaux et abandonnent camions et chevaux pour passer la Seine. Le soir le matériel est réuni et incendié. Les munitions explosent, le vacarme est assourdissant. On raconte qu’un gros hêtre, déraciné et levé par la déflagration, est retombé debout quelques mètres plus loin. Le 26, l’incendie de Rouen illumine toute la nuit, les troupes allemandes défilent et, hélas, s’arrêtent. L’avenue, le parc, le bois, les fermes sont envahies de camions et de chevaux.
Le soir, des officiers demandent des chambres, on donne la 14, la 15, la 19, le grenier, le bureau. Le téléphone marche sans arrêt. La troupe pille tout: lapins, oies fruits… ils ont annoncé rester trois jours mais le lendemain soir presque tout le monde est parti. Le lundi 28, on dit que les derniers allemands font une ligne de défense à Caumont pour protéger le retrait des troupes. Le 29 à 17 heures, le soldat téléphoniste de service au château décampe en vitesse avec le dernier gradé. Les balles commencent à siffler, on rentre les vaches. A 19 heures 30: formidables explosions à l’entrée du bois et jusqu’à 23 heures 30 une batterie arrose les champs en bas. A minuit des obus éclatent tout autour de nous.
A la libération, Bardouville, comme tous les villages de la presqu’île, est pris en tenaille entre l’armée allemande en débâcle bloquée par le fleuve et l’avance des alliés, surtout qu’une rumeur circule à propos du château: il serait rempli d’allemands. En fait, il n’a abrité que quelques officiers de la Wehrmacht qui ont quitté les lieux deux jours avant la débâcle. C’est à cause de cette rumeur que le château est la cible d’une cinquantaine d’obus de petit calibre qui, pour la plupart, tombent dans le parc, sur l’église toute proche et dans les prairies en bas où ont été creusées des tranchées et où ont été tuées quatre personnes:M. QUETEL et son fils, Jacques DEVILLERS et Francis AGASSE; un bébé a aussi été tué sous l’allée du château. Au petit matin, nous espérons trouver les libérateurs, hélas ce son encore des allemands qui nous demandent la route pour se rendre à la Seine. Vers 6 heures du matin, ce mercredi 30 août, de nombreux blessés arrivent au château, notamment un Russe bien éméché que l’on isole dans la glacerie; pour les autres, on transforme rapidement la petite salle en infirmerie.
Les Anglais et les Canadiens arrivent avec les F.F.I. et demandent les papiers des blessés avant de les emmener en ambulance. Dans l’après midi, des officiers libérateurs prennent possession de chambres et promettent qu’il n’y aura plus de bombardements. Les gens du pays qui s’étaient réfugiés au sous-sol pour passer la nuit suivante bien à l’abri repartent chez eux rassurés. La joie est intense mais quatre Bardouvillais sont morts la nuit précédente». (Source: Melle Yvonne ELOU)
Cette opposition de joie et de tristesse est l’un des faits des plus pathétiques de cette guerre, il reste gravé à tout jamais dans les mémoires. L’inhumation des personnes qui ont trouvé la mort dans la bataille est une cérémonie empreinte d’une émotion indescriptible. Tous les Bardouvillais sont là. Devant les cercueils alignés dans l’église trop petite, quelques soldats écossais à genoux. Leurs armes sont déposées prés du porche et gardées par une sentinelle, ils sont effondrés devant le malheur des familles. Le père THILLARD, le vieux curé du village aimé de tous, doit interrompre plusieurs fois l’office, l’émotion est si grande que les cœurs n’en finissent pas de pleurer. C’est le 2 septembre. (Source Mr Claude BINET)
Lors des bombardements, la toiture de l’église a subi des dommages importants, elle recevra une couverture provisoire en papier goudronné qui durera jusqu’en 1952 car les 32000 francs de subventions du ministère de la reconstruction et de l’Etat n’ont pas été débloqués avant cette date. La cloche, fêlée par les bombardements a été refondue en octobre 1949 et baptisée le 2 avril 1950: Suzanne, Hélène Jeanne, Françoise par l’archevêque de Rouen Mgr DUBOIS DE LA VILLE RABELLE.
Enfin, parmi les souvenirs que l’on raconte, comment ne pas évoquer ce grand nettoyage du fleuve par les flammes. Vision apocalyptique depuis le village: la Seine n’arrête pas de charrier des cadavres calcinés!...
Raconter la guerre, Claude Binet sait très bien le faire, il témoigne comme si elle venait de se terminer. En 1940 il n’a que 14 ans mais il comprend déjà toute l’importance des faits qui se déroulent à la porte de son adolescence. Le vécu est si fort que 60 ans après il se souvient encore des moindres détails: la couleur des uniformes, l’expression des soldats… et bien sûr la petite histoire de l’époque:
«Après l’exode (1), les Allemands sont quasiment invisibles dans la presqu’île, il y a bien quelques servants autour des deux canons D.C.A. de 20 millimètres près du bac, rive gauche, mais rien de bien méchant, la cohabitation se passe plutôt bien, excepté quelques provocations de soldats allemands dans les bistrots des villages. Souvent, ils se promènent en plaisantant et en chassant. S’ils rentrent parfois bredouilles de leurs battues aux renards ou aux sangliers, par contre ils excellent dans leurs tentatives de chasse aux jupons et dans leur commerce de troc. A Berville, la population patiente et somnole près de l’ennemi. Elle se protège aussi: en avril 41, des parents creusent des abris dans le verger de l’institutrice pour les écoliers.
Mais à partir du 6 juin 1944, elle est brusquement réveillée par d’interminables convois allemands, la plupart hippomobiles. Ils viennent du bac de Duclair et se rendent le plus vite possible sur les lieux du débarquement. Durant le jour, des motos circulent et attirent les mitraillages alliés. Le 13 août, spectaculaire volte face: l’ennemi fuit devant les alliés et passe une seconde fois la Seine, dans l’autre sens, le plus vite possible.
Au début de la débâcle, au passage de Berville, le vieux bac assure la traversée, à Bardouville trois radeaux du génie allemand équipé de canots d’assaut permettent le passage de camions de 10 tonnes, d’ailleurs un blindé léger chavire lors de son débarquement à saint Martin. A Ambourville, deux petits radeaux de fortune: des barriques ficelées avec des fils électriques.Plus un seul poteau téléphonique n’est debout dans la presqu’île, tous ont été coupés pour faire des radeaux. Durant la nuit du 29 au 30 août, les chars alliés progressent dans la forêt de Mauny où ils rencontrent quelques résistances. Au matin, ils entament la libération de la presqu’île (2) en se déployant d’une part dans la cote le la Ronce pour atteindre Yville, puis Anneville et d’autre part vers le stade de Bardouville, puis le Haridon à Berville où les deux colonnes de chars ont convergé sans subir d’attaques décisives. C’est le Black Guard (3) l’un de ces bataillons, appartenant à la 51ème division écossaise et plus précisément à la 154ème brigade, l’élite de l’armée britannique, qui est entré en éclaireur dans la presqu’île au petit matin du 30 août.
Malgré tout ce déploiement de force, l’ennemi a toujours gardé un moral d’acier, je me souviens très bien qu’un capitaine S.S. ait déclaré à l’un des 300 réfugiés sous les grottes de Mauny: «nous reculons mais nous attendons l’arme secrète qui nous permettra de revenir. Nous ne pouvons tenir au-delà de 50 contre 1».L’optimisme de la poignée de S.S. qui tentaient de stopper l’avance des 2500 soldats écossais me permettait de croire par instants que nous tournions un film. D’ailleurs, j’ai encore le cliché, intact dans ma mémoire, du major chef du bataillon écossais retroussant son kilt sur les latrines de fortune tout en discutant avec son lieutenant. C’est l’exemple même du flegme britannique devant le sang froid inouï des allemands.
Que dire du stupide accident qui s’est produit dans la matinée du 30 août à Berville sur un char libérateur? Un soldat accroche la gâchette de son fusil en saisissant un cadeau que lui tend le F.F.I. Marik Delaville, un coup part blessant mortellement le Bervillais qui ne profitera pas des premières heures de la libération. Et ce sergent anglais qui, seul avec son colt 14 coups, traverse la Seine à la nage pour libérer Saint Martin de Boscherville. En s’aventurant dans le village, il a découvert que les allemands étaient déjà partis, laissant une population pillée de toutes charrettes et chevaux».
La commune de Berville a été si durement touchée par la violence des bombardements et des tirs d’artillerie que les soldats canadiens ont déclaré en y entrant le 30 août: «Nous n’avons pas rencontré autant de ruines depuis Falaise».
En 1947, Berville sur Seine n’est toujours pas déclarée commune sinistrée.
Registre de délibération de conseil municipal du 3 octobre 1944: ce jour là, on adresse au préfet une demande de remise en état des maisons, des terrains par nivellement et arrachage des milliers d’arbres déchiquetés«sous peine de voir les terres mutilées abandonnées par leurs locataires». L’aide d’une ville canadienne est demandée en même temps que le ramassage des milliers de bombes, obus, grenades, mines et munitions diverses abandonnées.
Lundi 28 août, à 19 heures 30, la colonne de véhicules allemands qui stationne depuis le Haridon jusqu’au bac et qui n’a pas réussi à passer la Seine est la cible de deux vagues de 72 forteresses volantes de la Royal Air Force.
Le pilonnage de la colonne d’engins allemands offre un spectacle de désolation. Cadavres humains et d’animaux jonchent le sol entre les carcasses de véhicules encore fumantes, certains corps sont éjectés dans les arbres, une quarantaine d’entre eux sera enterrée au carrefour du Haridon par des prisonniers allemands. Otto MEYER, colonel de la 9ème panzer division qui tient tête aux 49ème et 51ème divisions du 1er corps d’armée Britannique avec ses 20 chars restant est tué à Berville. Par hasard, un des fameux chars Panther n’est pas détruit, il est seulement en panne.
(1) Mademoiselle MAZOT, qui tenait avec ses parents l’épicerie du passage de Berville, a aussi pris la direction du sud comme beaucoup d’habitants à l’arrivée des allemands. Après trois jours de marche harassante sous la chaleur et la mitraille, elle trouve refuge avec sa famille dans un village de l’Eure. N’écoutant que son courage, elle quitte aussitôt sa famille pour rejoindre son commerce à Berville: «très grande fut ma surprise arrivant au bac, les pilleurs m’interdisaient l’entrée de mon magasin, il fallut que je les menace avec un revolver trouvé sur place… puis ce fut Bouquetot… et, de nouveau le retour à la maison… vide».
(2)D’après le rapport du commandant F.F.I. de Duclair Auguste ENGELHARD, la section F.F.I. de la rive gauche est entrée en action aux côtés des anglais, elle aurait fait une centaine de prisonniers allemands et enterré 160 chevaux. Il ajoute: «un matériel considérable fut récupéré tant sur le champ de bataille que par des perquisitions, il est regrettable que nous n’ayons pas eu l’ordre de continuer…». Parmi les centaines de camions inutilisables, une trentaine fonctionnaient encore, tous possédaient quantité de matériel: moteurs électriques, outils, armes diverses, essence, alimentation, habits, médicaments… Des centaines de chevaux avec harnais, des motos, des vélos étaient abandonnés et livrés au pillage. La gendarmerie se lança alors dans de multiples perquisitions… la population manquait de tout.
(3)Le 7ème Black Guard est l’un des trois bataillons de la 154ème brigade. La 51ème division écossaise qui comprend la 152ème, la 153ème et la 154ème brigade reçoit pour mission de se placer entre Heurteauville et Caumont pour se porter ensuite sur Saint-Valery, une revanche justement accordée par l’Etat –major suite à l’échec du 12 juin 1940 lors de leur encerclement. La plage qui aurait pu se prêter à un débarquement est sous le feu des allemands, des milliers de Highlanders et de français sont emmenés en captivité. Quatre ans plus tard, les bataillons écossais sont à nouveaux constitués, ils libèrent notre rive gauche, puis après la brève patrouille d’un peloton de Highlanders dans Duclair vers 8 heures au matin du 30, ils rejoignent Rouen par la rive gauche, ils entrent victorieux dans Saint-Valery le 2 septembre 1944. Un pittoresque cas de réhabilitation.
La majorité des textes sont extraits du livre de M. Gilbert Fromager «Le canton de Duclair, 1925-1950»

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